Vers une Humanité Prospère
Communauté Internationale Bahá'íe
1995
The Prosperity of Humankind (English/anglais)
A peine
imaginable il y a seulement dix ans, l'idéal d'un monde en paix
prend forme et substance. Des obstacles qui ont longtemps paru
insurmontables se sont effondrés sur le chemin de
l'humanité, des conflits qui semblaient insolubles commencent
à céder devant un esprit de dialogue et une
volonté de solution ; un désir d'opposer une action
internationale unie à une agression militaire fait peu à
peu son chemin. On voit ainsi s'éveiller tant parmi les peuples
que parmi les dirigeants un certain espoir, espoir qui a bien failli
mourir.
A travers le
monde, d'immenses énergies intellectuelles et spirituelles
cherchent à s'exprimer et la pression qu'elles exercent est
à la mesure des frustrations des dernières
décennies. Partout, les peuples de la terre, par une multitude
de signes, affirment leur désir de voir la fin des conflits, des
souffrances et de la ruine dont nul pays n'est à l'abri. Il faut
tirer parti de ces nouvelles aspirations au changement pour vaincre les
dernières résistances à la concrétisation
du rêve séculaire de paix mondiale. Cette entreprise exige
un effort de volonté impossible à susciter par de simples
appels à lutter contre les innombrables maux qui affligent
l'humanité. Cet effort doit être stimulé par la
perspective d'une humanité prospère au plein sens du
terme, autrement dit, par la prise de conscience des
possibilités de bien-être matériel et spirituel
désormais à sa portée. Tous les habitants de la
planète devront en bénéficier, sans conditions
préalables qui n'ont aucun lien avec les finalités
essentielles de cette réorganisation des relations entre les
hommes.
A ce
jour, l'Histoire a surtout relaté le vécu de tribus, de
cultures, de classes et de nations. Aujourd'hui, l'unification physique
de la planète et la reconnaissance de l'interdépendance
de tous ses habitants ouvrent enfin la porte à l'histoire d'un
seul peuple, l'humanité. Le caractère humain lent et long
à se civiliser, a suivi un processus sporadique et
inégal, lequel processus, reconnaissons-le, fut souvent injuste
pour répartir des avantages matériels. Néanmoins,
les habitants de la terre, riches de toute la diversité
génétique et culturelle acquise au cours des âges
sont désormais mis au défi de puiser dans leur patrimoine
commun pour assumer consciemment et méthodiquement la
responsabilité de construire leur avenir.
Comment
imaginer formuler la prochaine étape de l'évolution de la
civilisation sans remettre en cause les attitudes et les postulats qui
sous-tendent les approches actuelles du développement
économique et social ? De toute évidence, il faudra
repenser les questions concrètes de politique, l'utilisation des
ressources, les procédures de planification, les méthodes
de mise en oeuvre et les problèmes d'organisation. Ce faisant,
les questions les plus fondamentales ne tarderont pas à se poser
: quels buts faut-il poursuivre à long terme ? quelles
structures sociales seront nécessaires ? quels effets les
principes de justice sociale auront sur le développement ?
quelle sera la nature du savoir ? comment contribuera-t-il à
opérer un changement durable ? Bref, cette nouvelle façon
de considérer les choses conduira nécessairement à
rechercher un large consensus sur le sens même de la nature
humaine.
Deux
voies s'ouvrent directement à nous pour débattre de ces
problèmes, conceptuels ou concrets, et c'est en empruntant ces
voies que nous allons analyser dans les pages qui suivent comment
élaborer une stratégie du développement global. La
première voie concerne les opinions dominantes sur la nature et
la finalité du développement ; la seconde porte sur les
rôles attribués aux différents protagonistes.
Les
présupposés qui président à la plupart des
systèmes de planification du développement sont
essentiellement matérialistes. Le but du développement y
est en effet défini comme la mise en oeuvre réussie, dans
toutes les sociétés, des moyens d'atteindre à la
prospérité matérielle ; moyens qui à
travers des essais et des erreurs, caractérisent
déjà, empiriquement la démarche suivie dans
certaines parties du monde. Certes quelque chose est en train de
changer dans le discours sur le développement pour s'adapter aux
différences de cultures et de systèmes politiques et
répondre aux menaces graves qui pèsent sur
l'environnement, mais pour l'essentiel le matérialisme des
présupposés de base n'est guère contesté.
Au soir
du vingtième siècle, il n'est plus possible de persister
à croire que l'approche du développement
économique et social, née de la conception
matérialiste de la vie puisse répondre aux besoins de
l'humanité. Les prévisions optimistes relatives aux
transformations que cette approche aurait dû provoquer se sont
toutes dissipées dans l'abîme qui sépare toujours
plus, d'une part les niveaux de vie d'une petite minorité de la
population en régression relative, et, d'autre part, la
pauvreté qui afflige la grande majorité des habitants de
la planète.
Cette
crise économique sans précédent, jointe à
l'effondrement social qu'elle a contribué à provoquer,
témoigne de la faillite d'une certaine conception de la nature
humaine. En effet, les réactions des êtres humains aux
stimuli liés à l'état actuel des choses se
révèlent non seulement inadéquates, mais
paraissent quasi dérisoires par rapport aux
événements qui se déroulent dans le monde. Cela
montre que, si la société ne fixe pas à son
évolution un objectif qui dépasse la pure et simple
amélioration des conditions de vie matérielles, elle
n'atteindra même pas ce simple objectif. Ce but est à
rechercher dans la dimension spirituelle de la vie et dans une
motivation qui transcende le paysage économique toujours mouvant
et la division des sociétés humaines artificiellement
imposée comme "développées" et "en
développement".
Tout en
redéfinissant l'objectif du développement, il
apparaîtra nécessaire de revoir les conceptions sur la
conformité des rôles à jouer par les protagonistes.
Inutile de s'étendre sur celui crucial des pouvoirs publics
à tous les niveaux. Les générations futures auront
néanmoins du mal à comprendre qu'en une époque
où l'on valorise une philosophie égalitaire et les
principes démocratiques associés, la planification pour
le développement n'envisage les peuples que comme de simples
bénéficiaires d'aides et de formations octroyées.
Même s'il est reconnu que le principe de la participation
s'impose, la marge de manoeuvre laissée à la plupart des
populations du monde est, au mieux, limitée à un choix
d'actions formulé par des institutions qui leur sont
inaccessibles et déterminée par des objectifs qui ne
cadrent souvent pas avec leur perception de la réalité
des faits.
Explicitement
ou non, cette approche matérialiste est également
partagée par les religions établies. Alourdie par une
longue tradition de paternalisme, la pensée religieuse dominante
semble incapable de traduire une foi, certes affirmée, dans la
dimension spirituelle de la nature humaine en un sentiment de confiance
dans l'aptitude de l'ensemble de l'humanité à transcender
sa condition matérielle.
Cette
attitude fait l'impasse sur ce qui est probablement le
phénomène social le plus important de notre époque
: s'il est vrai que les gouvernements de la planète s'efforcent,
par le biais du système des Nations Unies de construire un
nouvel ordre mondial, il est tout aussi vrai que cette même
perspective galvanise les peuples du monde. Leur réaction a pris
la forme d'une prolifération soudaine de mouvements et
d'organisations oeuvrant pour un changement social aux niveaux local,
national et international. Les droits de l'homme, la promotion de la
condition féminine, les exigences sociales d'un
développement écono- mique durable, la lutte contre les
préjugés, l'éducation morale des enfants,
l'alphabétisation, les soins primaires de santé, la
défense d'une série d'autres intérêts
vitaux, tout cela exige l'engagement d'urgence d'organisations
où milite, dans toutes les parties du globe, un nombre croissant
d'individus.
Cette
réponse des peuples aux besoins criants de l'époque fait
écho à l'appel lancé par
Bahá'u'lláh, il y a plus d'un siècle : "Soyez
vigilants aux besoins de votre époque et concentrez vos
délibérations sur ses nécessités et sur ses
exigences." Radicale du point de vue de l'histoire de la civilisation,
cette modification dans la façon dont un grand nombre de gens
ordinaires en vient à se considérer soulève des
questions fondamentales quant au rôle à assigner
àl'ensemble de l'humanité dans la planification du
devenir de notre planète.
I. L'UNITÉ DU GENRE HUMAIN
Le principe de
base d'une stratégie qui engage la population mondiale à
assumer la responsabilité de son destin collectif doit se fonder
sur la conscience de l'unité du genre humain. D'une
simplicité trompeuse lorsqu'énoncé en termes
généraux, le concept de l'humanité formant un seul
peuple exprime une remise en cause fondamentale de la manière
dont la plupart des institutions de la société
contemporaine fonction- nent. Que ce soit sous la forme de la
compétition pour l'accession au pouvoir dans les institutions
publiques, du principe de l'assistanat dans la plaidoirie qui inspire
presque l'ensemble du droit civil, de l'apologie de la lutte des
classes et des autres groupes sociaux, ou encore de l'esprit de
concurrence qui domine tant d'aspects de la vie moderne, la relation
conflictuelle est partout acceptée comme le mobile principal des
relations humaines. Or le conflit n'est, entre autres, que
l'expression, dans l'organisation sociale, d'une interprétation
matérialiste de la vie qui s'est progressivement imposée
ces deux derniers siècles.
Dans une
lettre adressée à la Reine Victoria il y a plus d'un
siècle, Bahá'u'lláh, par analogie avec le seul
modèle d'organisation planétaire prometteur, compare le
monde au corps humain. En effet, dans le monde
phénoménal, où trouver un modèle plus
convaincant pour organiser la société à
l'échelle de la planète ? Certes celle-ci est
composée non d'une masse de cellules à peine
différenciées, mais d'assemblage d'individus pourvus,
chacun, d'intelligence et de volonté ; il n'en reste pas moins
que les modes de fonctionnement biologique qui caractérisent la
nature de l'homme illustrent parfaitement quelques principes
fondamentaux de l'existence, et notamment celui de l'unité dans
la diversité. Paradoxalement c'est précisément
l'intégrité et la complexité de la constitution de
l'organisme humain - et l'intégration parfaite des cellules dans
cet ensemble complexe - qui permettent la pleine expression des
capacités particulières inhérentes à chaque
composant. Aucune cellule ne peut vivre séparée du corps,
tant pour son apport au fonctionnement de l'ensemble que pour recevoir
sa part du bien-être général. Et ainsi le
bien-être physique trouve sa raison d'être en rendant
possible l'expression de la conscience humaine ; autrement dit, la
finalité du développement biologique transcende la simple
existence du corps et de ses éléments.
Ce qui
est vrai de l'individu l'est aussi de la société humaine.
Le genre humain est un tout organique, à la pointe de
l'évolution. Que la conscience humaine agisse
nécessairement par l'intermédiaire d'une infinie
diversité d'esprits et de motivations individuelles, ne porte en
rien atteinte à son unité essentielle. En fait, c'est
précisément une diversité intrinsèque qui
différencie l'unité de l'homogénéité
ou de l'uniformité. Ce à quoi sont confrontés les
peuples du monde aujourd'hui, nous dit Bahá'u'lláh, c'est
la nécessité d'entrer dans l'âge adulte. Et c'est
ainsi par l'éclosion de cette maturité du genre humain
que le principe de l'unité dans la diversité trouvera sa
pleine expression. Depuis la consolidation de la famille, au tout
début, l'organisation sociale est passée des structures
simples du clan et de la tribu à la naissance de l'Etat-nation
en passant par des formes plus diversifiées de
sociétés urbaines, offrant, à chaque étape,
aux individus une profusion d'opportunités nouvelles pour
exercer leurs talents.
Il est
clair que le progrès de l'humanité ne s'est point fait au
détriment de l'individualité humaine. Plus l'organisation
sociale est devenue complexe et plus elle a permis aux êtres
humains de développer les facultés latentes en chacun
d'eux. Les relations individu-société étant
réciproques, la transformation désormais
nécessaire doit apparaître simultanément dans les
consciences et dans la structure des institutions sociales. C'est dans
les possibilités offertes par cette double transformation qu'il
faudra rechercher l'objectif d'une stratégie de
développement mondial. A ce stade crucial de l'histoire, cet
objectif ne peut être que d'établir les fondations
durables sur lesquelles bâtir progressivement une civilisation
planétaire.
Poser les
bases d'une civilisation mondiale revient à créer des
lois et des institutions de nature et de portée universelles.
L'effort ne pourra être amorcé que lorsque le concept de
l'unité de l'humanité aura été
accepté sans réserves par ceux qui ont la
responsabilité de prendre des décisions et lorsque les
principes qui en découlent seront propagés par les
systèmes d'éducation et par les moyens de communication.
Une fois ce seuil franchi, le mouvement ainsi déclenché
poussera les peuples de la terre à formuler des objectifs
communs et à s'engager à les atteindre. De plus, seul un
changement de cap aussi radical pourra les protéger des vieux
démons des luttes ethniques et religieuses. Ce n'est en effet
qu'en prenant conscience qu'ils ne forment qu'un seul peuple que les
habitants de cette planète seront en mesure de se
détourner des schémas conflictuels qui ont dominé
l'organisation sociale du passé, et qu'ils commenceront à
emprunter les voies de la collaboration et de la réconciliation.
"Le bien-être de l'humanité, sa paix et sa
sécurité ne pourront être obtenus", affirme
Bahá'u'lláh, "tant que son unité n'est fermement
établie".
II. LA JUSTICE
La justice est
la seule force qui puisse transformer la conscience naissante de
l'unité de l'humanité en une volonté collective
capable d'ériger sereinement les structures nécessaires
à une vie communautaire mondiale. A une époque où
il est de plus en plus facile aux peuples du monde d'avoir accès
à une information multiforme et à une grande
diversité d'idées, la justice s'imposera comme le
principe directeur d'une organisation sociale réussie. Il faudra
de plus en plus souvent soumettre le projet de développement de
la planète à l'éclairage impartial de ses normes.
Au niveau
de l'individu, la justice est cette faculté de l'âme
humaine qui permet à chacun de distinguer le vrai du faux.
Bahá'u'lláh affirme qu'elle est, aux yeux de Dieu, "la
chose préférée" puisqu'elle donne à tout
individu les moyens de voir par ses propres yeux et non par ceux des
autres, de connaître par son propre jugement plutôt que par
celui de son voisin ou de son groupe. Elle exige de nous un jugement
impartial, un comportement équitable envers autrui ; elle est
donc une compagne constante, quoiqu' exigeante, dans chaque acte
quotidien de notre vie.
Au niveau
du groupe, le souci de justice est l'indispensable repère d'une
prise de décision collective, car c'est le seul moyen de
parvenir à l'unité de pensée et d'action. Loin
d'encourager l'esprit punitif qui lui a si souvent servi de masque par
le passé, la justice est l'expression concrète de la
notion, qu'en matière de progrès, les
intérêts de l'individu et ceux de la société
sont inextricablement liés. Dans la mesure où la justice
devient la règle des relations humaines, un climat
d'échange s'installe qui permet alors d'examiner, sans passion,
les options en présence et d'adopter une ligne de conduite
appropriée. Dans un tel climat, les éternelles tendances
à la manipulation et à l'esprit partisan ont bien moins
de chance d'infléchir le processus de prise de décision.
Les
conséquences pour le développement économique et
social en sont profondes. Le souci de justice protège la
tâche de définir le progrès de la tentation de
sacrifier le bien-être de la majeure partie de l'humanité
- voire de la planète elle-même - au nom de progrès
technologiques dont les retombées ne bénéficient
qu'à des minorités privilégiées. En
matière de conception et de planification, il empêche que
des ressources limitées ne soient détournées au
profit de projets étrangers aux priorités
économiques et sociales essentielles d'une communauté.
Mais surtout, seuls les programmes de développement susceptibles
de satisfaire les besoins de l'humanité et dont les objectifs
sont considérés justes et équitables auront des
chances de gagner l'adhésion de masses dont dépend leur
mise en oeuvre. Si tous les membres de la société - voire
tous les groupes qui la composent - étaient assurés que
des règles les protègent et qu'ils
bénéficieront tous équitablement des fruits
escomptés, ils réussiraient à faire preuve de
qualités d'honnêteté, d'ardeur au travail et
d'esprit de coopération nécessaires à la
réalisation de grands objectifs collectifs, même
astreignants.
Ainsi la
question des droits de l'homme se trouve au coeur du débat sur
la stratégie du développement économique et
social. Concevoir une stratégie de ce type exige de se
défaire de l'emprise des fausses dichotomies qui ont longtemps
tenu les droits de l'homme en otage. Se préoccuper d'assurer
à tous la liberté de pensée et d'action menant
à l'épanouissement personnel ne justifie pas le culte de
l'individualisme qui corrompt si profondément de nombreux pans
de la vie contemporaine. Se soucier du bien-être de la
société dans son ensemble n'implique pas non plus qu'il
faille déifier l'Etat, supposé être la source du
bien-être de l'humanité. Bien au contraire, l'histoire de
notre siècle montre à l'évidence que ces
idéologies et les démarches partisanes auxquelles elles
conduisent se révèlent être les principaux
obstacles à la satisfaction des intérêts qu'elles
prétendent servir. Ce n'est que dans un cadre consultatif, rendu
possible par la conscience de l'unité organique de
l'humanité que toutes les facettes de la question des droits de
l'homme peuvent trouver une expression légitime et
créative.
Aujourd'hui,
l'organisme à qui revient la tâche de créer un
cadre pour promouvoir les droits de l'homme et les préserver de
ceux qui voudraient les exploiter est constitué par le
système des institutions internationales issu de ces terribles
tragédies qu'ont été les deux guerres mondiales et
de l'expérience d'une crise économique planétaire.
Il est révélateur que l'expression "droits de l'homme" ne
soit d'emploi courant que depuis la promulgation de la Charte des
Nations Unies en 1945 et l'adoption de la Déclaration
universelle des droits de l'homme, trois ans plus tard. Ces documents
historiques ont formellement reconnu que l'instauration de la paix dans
le monde doit aller de pair avec celle de la justice sociale. Le fait
que cette déclaration ait été votée en
Assemblée Générale sans opposition lui a
conféré d'emblée une autorité qui n'a
depuis cessé de se renforcer.
L'activité
la plus intimement liée à la conscience, qui est le
propre de la nature humaine, est la faculté d'explorer
personnellement la réalité. La liberté de
rechercher le but de l'existence et de développer des dons
potentiels, qui rendraient un tel but accessible, a besoin d'être
protégée. Les êtres humains ont le droit
d'accéder librement au savoir. Qu'une telle liberté soit
souvent dévoyée et que ce dévoiement soit, de
façon flagrante encouragée par certains aspects de la
société contemporaine n'enlève rien à la
validité de cet élan.
Cet
élan distinctif de la conscience humaine est la justification
morale de nombre des droits inscrits dans la Déclaration
universelle et dans d'autres pactes y relatifs. L'éducation
universelle, la liberté de mouvement, l'accès à
l'information et la possibilité de participer à la vie
politique sont tous des aspects de son action qui nécessitent
une garantie explicite de la part de la communauté
internationale. Il en est de même de la liberté de
pensée et de croyance, qui inclut la liberté religieuse,
ainsi que du droit d'avoir des opinions et de les exprimer
correctement.
L'humanité
étant une et indivisible, chacun de ses membres est un gage qui
lui est confié dès la naissance. Cette
responsabilité constitue le fondement moral de la plupart des
autres droits - économiques et sociaux notamment - que les
textes des Nations Unies tentent de définir : droit à la
sécurité de la famille et du foyer, droit à la
propriété et à la vie privée. La
communauté pour sa part, a, entre autres, l'obligation de
fournir du travail, de pourvoir aux besoins de santé physique et
mentale, d'assurer une sécurité sociale, un salaire
décent, des périodes de repos et de loisirs, enfin
d'offrir toute une série d'autres services que les membres d'une
société peuvent légitimement attendre d'elle,
à titre individuel.
Ce
principe de responsabilité collective signifie aussi que tous
sont en droit d'attendre des lois nationales et internationales
qu'elles préservent les éléments culturels
essentiels à l'identité de chacun. A l'instar du
réservoir génétique de la vie biologique de
l'être humain et de son environnement, l'immense richesse de
notre variété culturelle, acquise au fil de milliers
d'années est vitale au développement économique et
au progrès social d'une race humaine qui, dans son
intégralité, atteint la maturité. Elle
représente un patrimoine qui devrait pouvoir fructifier dans le
cadre d'une civilisation mondiale. D'une part, il faut protéger
les expressions culturelles des influences matérialistes
étouffantes actuellement à l'oeuvre, d'autre part
permettre aux cultures d'agir les unes sur les autres pour former des
modèles de civilisation en constante mutation, libres de toute
manipulation à des fins politiques partisanes.
Bahá'u'lláh écrit
: "La justice est la lumière des hommes. Ne l'étouffez
pas avec les vents contraires de l'oppression et de la tyrannie. Le but
de la justice est de faire naître l'unité parmi les
hommes. L'océan de la sagesse divine s'enfle à
l'intérieur de ce mot sublime tandis que tous les livres du
monde n'en peuvent contenir le sens profond."
III. REDÉFINITION DES RELATIONS HUMAINES
Pour que les
droits de l'homme, que la communauté des nations est en phase
d'élaborer, acquièrent force de normes internationales
applicables, une redéfinition en profondeur des relations
humaines s'impose. Les conceptions actuelles de ce qui est naturel et
approprié dans les relations - entre les êtres humains,
entre ceux-ci et la nature, entre l'individu et la
société ou encore entre les membres de la
société et ses institutions - ne sont que le reflet de
niveaux de compréhension atteints par la race humaine au cours
des étapes antérieures de son évolution alors
qu'elle était moins mûre. S'il est vrai que
l'humanité accède maintenant à l'âge adulte,
que tous les habitants de la planète ne forment qu'un seul
peuple et que la justice doit devenir le principe directeur de
l'organisation sociale, alors les conceptions actuelles nées de
l'ignorance de ces nouvelles réalités qui émergent
doivent être modifiées.
Un
mouvement commence à s'ébaucher dans cette direction. Il
conduira peu à peu à une nouvelle idée de la
famille, des droits et des devoirs de chacun de ses membres. Il
transformera totalement le rôle des femmes à tous les
niveaux de la société. Il aura des effets
considérables sur le réajustement du rapport de
l'individu à son travail et sur la compréhension de la
place que doit prendre l'activité économique dans sa vie.
Il conduira à des transformations profondes de la façon
de gérer les affaires humaines et les institutions
créées pour assurer cette gestion. Il incitera les
organisations non-gouvernementales, de plus en plus nombreuses,
à rationaliser davantage leurs activités. Il permettra la
création d'une législation contraignante pour la
protection de l'environnement et la satisfaction des besoins de
développement de tous les peuples. Enfin, la restructuration ou
la transformation du système des Nations Unies que ce mouvement
est déjà en train d'initier, aboutira à n'en point
douter à l'établissement d'une fédération
mondiale des nations disposant de ses propres organes
législatif, judiciaire et exécutif.
Au coeur
de cette reformulation du système des relations humaines il y a
ce que Bahá'u'lláh nomme la consultation. "En toute chose
il est nécessaire de se consulter", conseille-t-il. "Le don de
la compréhension des réalités ne mûrit
véritablement que grâce à la consultation."
Le type de
recherche de vérité qu'exige cette consultation, est
très différent des modes de négociations et de
compromis qui tendent à caractériser aujourd'hui le
débat actuel sur les affaires humaines. Elle ne peut s'effectuer
dans une culture de contestation, autre caractéristique majeure
de la société contemporaine, au risque d'en être
profondément perturbée. Débats, propagande,
méthode d'affrontement, tout l'appareil de la politique
partisane, si longtemps l'apanage courant des actions collectives, est
fondamentalement nuisible à l'objectif de cette recherche,
à savoir, parvenir à un consensus sur la
réalité d'une situation précise et prendre la
mesure la plus sage parmi toutes les options offertes à un
moment donné.
Dans la
consultation conseillée par Bahá'u'lláh, chacun
s'efforce de dépasser son point de vue pour participer comme
membre d'un organisme aux intérêts et buts propres. Dans
cette atmosphère de franchise et de courtoisie, l'individu n'est
pas propriétaire des idées qui lui sont apparues pendant
la discussion, elles appartiennent au groupe, dans son ensemble qui est
libre de les accepter ou non, ou encore de les repenser pour servir au
mieux le but poursuivi. Une consultation ne réussit que dans la
mesure où tous les participants adhèrent aux
décisions finalement prises, quelle que soit l'opinion qu'ils
avaient chacun au départ. Dans de telles conditions rien
n'interdit de revenir sur une décision antérieure si
celle-ci révèle à l'usage des imperfections.
Vue sous
cet angle, la consultation est l'expression concrète de la
justice opérant dans les affaires humaines. Elle est si vitale
à la réussite de toute entreprise collective qu'elle doit
nécessairement devenir un élément fondamental
d'une stratégie de développement économique et
social qui aurait des chances d'aboutir. En fait, les individus dont
l'engagement et les efforts conditionnent le succès de ce type
de stratégie ne pourront y participer que si tout projet fait de
la consultation son principe d'organisation. "Nul ne peut atteindre son
rang véritable excepté par son sens de la justice",
constate Bahá'u'lláh. "Il n'y a de force que dans
l'unité. Seule la consultation peut mener à la
prospérité et au bien-être."
IV. SCIENCE ET RELIGION
L'épanouissement
d'une société mondiale demande des niveaux de
compétence qui dépassent tout ce que l'espèce
humaine a été capable de réunir jusqu'ici. Pour y
arriver, il faudra ouvrir considérablement aux individus et aux
organisations sociales l'accès à la connaissance.
L'éducation généralisée sera, certes, une
compagne indispensable de ce processus, mais l'effort ne
réussira que dans la mesure où les affaires humaines
seront réorganisées de sorte qu'individus et groupe aient
la possibilité d'acquérir la connaissance pour
l'appliquer à la transformation de la société.
Les
chroniques de l'histoire témoignent que deux sources de
connaissance ont permis à la conscience humaine d'exprimer
progressivement ses potentialités: la science et la religion. Ce
sont elles qui organisèrent le vécu des hommes,
dessinèrent son environnement ; ce sont par elles que
s'exprimèrent ses pouvoirs latents, que sa vie morale et sa vie
intellectuelle furent disciplinées. Elles furent les vrais
géniteurs de la civilisation. Avec le recul, il est
évident que cette double structure, la science et la religion, a
surtout été efficace aux temps où, chacune dans sa
propre sphère, elles ont su travailler de concert.
Le
respect presque universel dont jouit aujourd'hui la science
étant chose acquise, il n'est pas nécessaire d'insister
sur ses titres de noblesse. Dans le cadre d'une stratégie de
développement économique et social, la vraie question
serait plutôt de savoir comment organiser l'activité
scientifique et technologique. S'il s'agit de préserver le
privilège des élites en place vivant dans un nombre
restreint de pays, il est évident que l'énorme
fossé qu'une telle organisation a déjà
creusé entre riches et pauvres sur la planète continuera
de s'élargir, avec les conséquences désastreuses
pour l'économie déjà ci-dessus
énoncées. Si on continue à penser la plus grande
partie des peuples comme un ensemble de consommateurs de biens que la
science et la technique ont produits ailleurs, on pourra difficilement
baptiser "développement" des programmes soi-disant
organisés pour servir les besoins de l'humanité.
La
croissance de l'activité scientifique et technique est donc un
défi aussi énorme qu'important. Des instruments de
transformation sociale et économique aussi puissants ne doivent
plus être le patrimoine de certaines branches
privilégiées de la société aux
dépens des autres ; il est nécessaire de les
réorganiser de telle sorte que tous puissent en
bénéficier selon leurs possibilités.
Réorganiser signifie créer des programmes qui mettent a
la disposition de tous ceux qui peuvent en tirer profit,
l'éducation nécessaire à leur participation et
établir, dans le monde entier, des centres d'apprentissage
viables qui permettront de développer la capacité des
peuples à participer au développement et à la mise
en application de la connaissance. En effet, la stratégie du
développement bien que reconnaissant la grande différence
d'aptitude entre individus, doit prioritairement donner les moyens
à tous les peuples du monde d'accéder sur une base
égale à cette science et à cette technologie
auxquelles, ils ont, de naissance, droit. Les arguments habituels en
faveur du statu quo sont de plus en plus faibles au vu de
l'accélération des techniques de communication qui
portent maintenant l'information et la formation vers le plus grand
nombre de gens possible autour du globe, où qu'ils soient et
quelle que soit leur culture.
Quoique
de nature différente, les défis que devra relever
l'humanité dans sa vie religieuse sont tout aussi
impressionnants. L'idée que la nature humaine a une dimension
spirituelle - en réalité que son identité
fondamentale est spirituelle - est une vérité qui, pour
la grande majorité du monde n'a pas besoin de
démonstration. Cette perception de la réalité,
signalée dans les plus anciennes traces de la civilisation, fut
entretenue pendant des millénaires par chacune des grandes
traditions religieuses de l'histoire de l'humanité. Ses
réalisations durables dans le domaine des lois, des arts et dans
l'amélioration des relations humaines donnent à
l'histoire épaisseur et sens. Sous une forme ou une autre, les
apports de la religion influencent au quotidien la vie de la plupart
des gens sur terre et, comme le montrent les événements
dramatiques d'aujourd'hui, les désirs qu'elle éveille
sont inextinguibles et incroyablement puissants.
Il en
ressort à l'évidence que n'importe quel type d'efforts
visant à promouvoir le progrès de l'humanité
devrait mettre à contribution de telles potentialités
universelles et créatrices. Alors pourquoi les questions
spirituelles que se pose l'humanité ne sont-elles pas au coeur
du discours sur le développement ? Pourquoi la plupart des
priorités - et même la plupart des convictions qui les
fondent - sur le programme de développement international
n'ont-elles été jusqu'à maintenant
déterminées que par ces conceptions matérialistes
auxquelles seule une minorité de la population du monde
adhère ? Enfin quel poids donner à une déclaration
qui affiche son adhésion au principe de la participation
universelle tout en niant, dans les faits, la validité du
passé culturel par lequel les participants se définissent
?
On peut
objecter que les questions morales et spirituelles ayant
été historiquement étroitement liées aux
doctrines théologiques sujettes à controverses mais non
soumises aux preuves objectives, elles ne rentrent pas dans le cadre
des préoccupations sur le développement de la
communauté internationale. Leur accorder la moindre importance
reviendrait précisément à ouvrir la porte à
ces influences dogmatiques qui ont nourri tant de conflits sociaux et
entravé le progrès humain. Ce qui est en partie vrai. Les
tenants des différents systèmes théologiques
portent une lourde responsabilité, non seulement pour la
mauvaise réputation que s'est acquise la religion aux yeux de la
plupart des penseurs progressistes, mais aussi pour les inhibitions et
les déformations contenues dans l'éternel discours de
l'humanité sur le sens du spirituel. Néanmoins, en
conclure que la réponse consiste à décourager la
recherche des réalités spirituelles et à ignorer
les racines les plus profondes de la motivation humaine est un leurre
évident. L'histoire récente montre que chaque fois qu'une
telle censure a été appliquée, elle a eu pour
résultat la prise en main de l'avenir de l'humanité par
une nouvelle orthodoxie, une orthodoxie qui soutient que la
vérité est amorale et que les faits sont
indépendants des valeurs.
La
religion a emporté ses plus grands succès dans le domaine
moral de cette existence terrestre. Grâce à ses
enseignements et à l'exemple de vies qui en furent
illuminées, la plupart des gens, à toutes les
époques et en tous lieux, développèrent la
capacité d'aimer. Ils apprirent à discipliner l'aspect
animal de leur nature, à faire de grands sacrifices pour le bien
commun, à pratiquer le pardon, la
générosité et la confiance, à utiliser
richesses et autres ressources pour servir le progrès de la
civilisation. Et pour traduire sur une vaste échelle ces
avancées morales en normes de vie sociale, des systèmes
institutionnels furent conçus. Même obscurcis par des
accrétions dogmatiques et déviés de leur but par
des conflits sectaires, les élans spirituels suscités par
des personnages transcendants comme Krishna, Moise, Bouddha, Zoroastre,
Jésus et Mahomet ont exercé l'influence la plus profonde
sur le processus civilisateur de la personne humaine.
Etant
donné que le défi majeur est de permettre à
l'humanité d'accéder à la connaissance par une
ouverture plus grande, il s'agit d'installer un dialogue constant et
dense entre la science et la religion. C'est un truisme - cela devrait
l'être aujourd'hui en tous cas - que d'affirmer dans chaque
sphère de l'activité humaine et à chaque niveau,
que intuitions et découvertes dont dépendent les
réussites scientifiques devraient chercher dans le domaine
spirituel et éthique les directives pour une application
appropriée. Par exemple, ils devraient apprendre à
séparer les faits des suppositions, à distinguer entre
vision subjective et réalité objective ; et les individus
et les institutions ainsi dotés contribueront d'autant plus au
progrès humain qu'ils seront consacrés à la
vérité et détachés des incitations de leurs
intérêts propres et de leurs passions. Une autre
faculté que la science doit développer chez tous les
peuples est une façon de penser toutes choses en termes
d'évolution, y compris le processus historique. Mais si ce
progrès intellectuel doit finalement contribuer à
promouvoir le développement, il devra se faire dans une
perspective affranchie de tout préjugé de race, de
culture, de sexe ou de croyance sectaire. De même l'instruction
qui permettra aux habitants du monde de participer à la
production des richesses ne contribuera au développement que
dans la mesure où l'élan généré sera
éclairé par cette perception spirituelle : servir
l'humanité est la raison d'être de la vie individuelle
comme de l'organisation sociale.
V. L'ÉCONOMIE
C'est à
travers la généralisation du savoir, par la
démarche d'élever le niveau des capacités
humaines, qu'on se doit d'affronter les problèmes
économiques avec lesquels l'humanité est en prise. Comme
l'expérience des dernières décennies l'a amplement
démontré, les efforts et les bénéfices
matériels ne peuvent être une fin en soi. S'ils pourvoient
aux besoins élémentaires de l'humanité, (habitat,
nourriture, santé...) leur valeur réelle réside en
ce qu'ils permettent d'élever le seuil des possibilités
de compétences humaines. Le rôle le plus important que les
efforts économiques doivent entreprendre pour le processus de
développement consiste à doter les hommes et les
institutions de moyens, en vue d'atteindre l'objet réel de ce
développement qui est d'établir des fondations d'un
nouvel ordre social où pourront se cultiver les
potentialités sans limites, latentes dans la conscience humaine.
La
pensée économique est mise au défi d'accepter sans
tergiverser ce but ainsi que le rôle qu'elle doit jouer en
encourageant la création de moyens pour y parvenir. Seulement
alors l'économie et les sciences voisines dégagées
du poids des préoccupations matérialises qui les en
détournent, pourront exprimer enfin leur potentiel pour devenir
des outils vitaux à la réalisation du bien-être
humain dans le plein sens du terme. Ici, plus qu'ailleurs, la
nécessité d'un dialogue rigoureux entre le travail de la
science et les inspirations de la religion devient évidence.
Le
problème de la pauvreté en est un exemple marquant. Les
solutions qui comptent l'affronter prennent appui sur la certitude
qu'existent, ou que peuvent être créées par
l'effort scientifique et technologique, des ressources
matérielles capables d'alléger et finalement d'endiguer
un des aspects permanents de la condition humaine. Si l'on n'a pas
été soulagé de ce fléau, c'est que les
progrès scientifiques et techno- logiques répondent
à un ensemble de priorités superficiellement
reliées aux vrais intérêts de la majorité de
l'humanité. Si on veut, un jour, enrayer la pauvreté de
la surface du globe, une révision radicale de ces
priorités s'impose. Cela exige une recherche
déterminée de valeurs justes, une recherche qui mettra
à rude épreuve les ressources spirituelles et
scientifiques de l'humanité. Pour se joindre à cette
entreprise, la religion verra son apport entravé, tant qu'elle
restera prisonnière de doctrines sectaires qui confondent
contentement et passivité et qui enseignent que la
pauvreté fait partie intégrante de la vie humaine dont on
ne se libère que dans l'autre monde. Pour participer avec
efficacité à cette lutte pour le bien-être
matériel de l'humanité, l'esprit religieux doit trouver
dans la source d'où jaillit son inspiration de nouveaux concepts
spirituels et de nouveaux principes en accord avec une époque
qui cherche à établir l'unité et la justice parmi
les hommes.
Le
chômage soulève des problèmes analogues. Dans la
pensée contemporaine, le concept de travail a été
réduit à une activité lucrative ayant pour but
d'acquérir les moyens de consommer des biens. Le système
tourne en vase clos : acquisition et consommation permettent de
maintenir et d'augmenter la production qui, à son tour,
contribue à créer des emplois
rémunérés. Certes, prises une à une, toutes
ces activités sont nécessaires au bien-être de la
société. Mais le caractère de cette conception
générale se révèle erroné.
Témoin l'apathie que les observateurs sociaux notent partout
chez la masse des travailleurs, et la démora- lisation d'une
armée de chômeurs qui ne cesse de croître.
Dès
lors, on ne peut s'étonner que des voix s'élèvent
pour exprimer le besoin urgent d'une nouvelle "éthique du
travail" à l'échelle mondiale. Là encore, seules
les découvertes issues d'une interaction créatrice entre
les systèmes de connaissance scientifique et religieux pourront
produire cette réorientation Si fondamentale des habitudes et
des attitudes. A la différence des animaux qui dépendent,
pour se nourrir, de ce que leur environnement leur offre, l'être
humain exprime ses immenses capacités par un travail productif
qui satisfait ses besoins et ceux de ses semblables. Il participe ainsi
à son niveau, si modeste soit-il, au progrès de la
civilisation. Il accomplit un but qui l'unit aux autres. Si un travail
est consciemment entrepris dans un esprit de service à
l'humanité, Bahá'u'lláh considère qu'il est
une forme de prière, une manière d'adorer Dieu. Chacun a
la capacité de se projeter dans cette optique, et c'est à
cette capacité inaliénable de l'être qu'une
stratégie de développement doit faire appel, quels que
soient la nature des buts poursuivis, et les récompenses
attendues. Une perspective plus restreinte ne pourra jamais motiver
suffisamment les peuples du monde pour qu'ils s'engagent à
fournir les efforts immenses que les activités
économiques exigeront dans l'avenir.
Autre
défi pour la pensée économique : la crise de
l'environnement. Il est aujourd'hui, froidement démontré
que les théories fondées sur la croyance que la nature
possède une capacité illimitée à
répondre à toutes les exigences humaines sont
fallacieuses. Une culture qui attache une valeur absolue à
l'expansion, à l'acquisition et à la satisfaction des
besoins se voit confrontée à une évidence : de
tels buts ne suffisent pas, en soi, à déterminer une
politique cohérente. D'autre part, toute prise de
décision pour tenter de résoudre les questions
économiques qui ne tiendrait pas compte du fait que la plupart
des problèmes importants sont plus mondiaux que locaux, serait
tout à fait inadéquate.
L'espoir
fervent que cette crise morale pourra être résolue, d'une
manière ou d'une autre, en déifiant la nature
elle-même, n'est qu'un signe évident du désespoir
intellectuel et spirituel engendré par la crise. Même si
elle est bienvenue, la reconnaissance que la création est un
tout organique et que l'humanité a le devoir d'en prendre soin
ne suffit pas à influencer la conscience des peuples au point de
créer un nouveau système de valeurs. C'est seulement en
franchissant un seuil décisif dans la compréhension,
à la fois scientifique et spirituelle, que l'espèce
humaine aura la force d'assumer les responsabilités que
l'histoire lui impose.
Par
exemple, chacun devra tôt ou tard, retrouver la capacité
à savoir se satisfaire, à accepter la discipline morale
et le sens du devoir, considérés, voici encore peu de
temps, comme des traits essentiels de l'être humain.
Régulièrement au cours de l'histoire, les enseignements
des fondateurs des grandes religions surent imprégner de ces
qualités le caractère d'une multitude d'individus qui
répondaient à leur message. Ces qualités sont plus
vitales encore aujourd'hui qu'hier, mais leur expression doit
désormais incarner une forme adaptée à la
maturité de l'humanité. Ici encore, la religion va devoir
se libérer des obsessions du passé: la capacité
à se satisfaire n'est pas le fatalisme, la moralité n'a
rien à voir avec le puritanisme mortificateur qui a Si souvent
prétendu parler en son nom, et le sens authentique du devoir
n'entraîne pas un sentiment d'autosatisfaction mais de respect de
soi.
Le refus
persistant fait aux femmes d'obtenir une complète
égalité avec les hommes rend plus aigu le problème
que la science et la religion ont à traiter dans le domaine
économique. Pour tout observateur impartial, aucune
réflexion réaliste sur le futur bien-être de la
terre et de ses habitants ne peut ignorer le principe fondamental de
l'égalité des sexes. Pendant les siècles d'enfance
et d'adolescence de l'humanité, cette vérité sur
la nature humaine fut largement méconnue : "Femmes et hommes ont
été et seront toujours égaux aux yeux de Dieu",
voilà ce qu'affirme solennellement Bahá'u'lláh.
L'âme rationnelle n'a pas de sexe et quelles que soient les
injustices sociales qui aient pu, dans le passé, être
dictées par des exigences de survie, elles ne sont plus,
à l'évidence, justifiées alors que le genre humain
est au seuil de sa maturité. L'engagement à
établir la complète égalité entre femmes et
hommes, dans tous les domaines de la vie et à chaque niveau de
la société, sera la condition du succès des
efforts entrepris pour concevoir et appliquer une stratégie de
développement mondial.
En fait,
c'est le progrès dans ce domaine précis, celui de
l'égalité entre femmes et hommes, qui servira de
critère pour évaluer la réussite d'un programme de
développement. Etant donné le rôle vital de
l'activité économique dans le progrès de la
civilisation, celui-ci se mesurera à la vitesse à
laquelle les femmes accéderont à toutes les voies de
l'effort économique. Il ne s'agit pas simplement d'assurer aux
deux sexes une répartition équitable des chances, aussi
important que soit cet aspect de la question. Ce défi exige pour
être relevé de repenser de fond en comble les questions
économiques afin qu'elles intègrent complètement
tout un champ de l'expérience et de l'inspiration humaine jusque
là exclu. Les modèles économiques classiques, avec
leurs marchés impersonnels dans lesquels les êtres humains
agissent comme des décideurs individualistes aux choix
centrés sur eux-mêmes, ne sont plus adaptés aux
besoins d'un monde motivé par les idéaux de justice et
d'unité. Les nouveaux modèles économiques que la
société verra de plus en plus la nécessité
de développer, seront structurés par des sentiments
nés d'échanges amicaux et d'expériences
partagées, par la certitude que les êtres humains vivent
en relation les uns avec les autres, mais aussi par la perception du
rôle vital que la famille et la communauté jouent dans le
bien-être social. Cette percée intellectuelle - un point
de vue résolument altruiste plutôt qu'égocentrique
- devra s'appuyer sur les sensibilités à la fois
spirituelles et scientifiques du genre humain, et des
millénaires de pratique qui ont préparé les femmes
à jouer un rôle crucial dans cet effort commun.
VI. LE POUVOIR
Envisager une
transformation sociale d'une telle ampleur revient à se poser la
question du pouvoir désigné pour l'accomplir et la
question qui lui est liée, de l'autorité pour exercer un
tel pouvoir. Là encore, l'unification
accélérée de la planète et de ses peuples,
comme pour toutes les autres implications du même ordre,
crée le besoin urgent de redéfinir ces deux termes
familiers.
Au cours
de l'histoire, et en dépit des démentis des
théologies et des idéologies, le pouvoir a presque
toujours été exercé comme un privilège dont
jouissaient certains individus ou groupes. Souvent exprimée en
termes de moyens a utiliser contre d'autres, cette
interprétation du pouvoir fait partie intégrante de la
culture de division et de conflit qui caractérise
l'espèce humaine depuis des millénaires et ce, quelle que
soit l'orientation sociale, religieuse ou politique qui dominait en une
époque et en un lieu donnés. Plus
généralement, le pouvoir a été l'apanage
d'individus, de factions, de peuples, de classes ou de nations ; plus
l'apanage, d'ailleurs, d'hommes que de femmes. Il a permis à ses
bénéficiaires de cumuler, de dominer, d'écraser,
de résister, de vaincre.
Les
processus historiques qui en découlent ont été
à l'origine des reculs terribles qui ont touché le
bien-être de l'humanité, mais aussi des avancées
extraordinaires de la civilisation. Apprécier les
retombées bénéfiques de ces attitudes implique
également d'en reconnaître les inconvénients, du
moins, les limites évidentes de schémas comportementaux
que l'une et l'autre ont produits. Liées à l'usage fait
du pouvoir pendant la longue enfance et adolescence de
l'humanité, ces habitudes et ces attitudes ont atteint
désormais les limites extrêmes de leur efficacité.
En un temps où les problèmes urgents sont de nature
mondiale, persister dans l'idée que "pouvoir" signifie
"avantages" pour certaines catégories de la famille humaine
serait non seulement une grave erreur théorique, mais sans aucun
intérêt pratique pour le développement
économique et social de la planète. Ceux qui y
adhèrent - et qui, en d'autres temps, auraient pu l'appliquer en
toute confiance - voient aujourd'hui leurs projets s'empêtrer
dans d'inexplicables frustrations et obstacles. Le pouvoir, dans son
expression traditionnelle de rapport de force, est aussi peu capable de
répondre aux besoins futurs de l'humanité que la
technique du chemin de fer peut l'être pour placer des satellites
en orbite !
L'analogie
est plus qu'appropriée. Son évolution vers l'âge
adulte force la race humaine à se libérer du concept et
de l'exercice du pouvoir hérités du passé. Qu'elle
puisse s'en libérer montre que, même
imprégnée des conceptions traditionnelles,
l'humanité a toujours été capable d'imaginer le
pouvoir sous des formes répondant à ses espoirs.
L'histoire montre d'abondance que - même épisodiquement et
de manière plus ou moins habile - des personnes de tous horizons
et en toute époque ont su trouver en eux-mêmes une grande
variété de ressources créatrices. L'exemple le
plus probant est probablement le pouvoir même de la
vérité, facteur de changement lié, dans les
domaines philosophiques, religieux, artistiques et scientifiques,
à quelques-unes des plus grandes percées de
l'espêce. Un autre pouvoir évident capable de
déclencher une immense réponse humaine est celui
représenté par la force de caractère, tout aussi
puissante est l'influence de l'exemple qui agit sur des êtres
humains ou sur des groupes sociaux. Une autre des forces, pratiquement
jamais mise en évidence jusqu'ici, est celle que la
réalisation de l'unité fera naître ; pouvoir dont
l'influence est "si puissante", selon les paroles de
Bahá'u'lláh, "qu'elle peut illuminer le monde entier".
Dans la
mesure où le pouvoir sera exercé selon des principes en
harmonie avec les intérêts en perpétuelle
évolution d'une race humaine qui mûrit rapidement, les
institutions de la société pourront susciter et diriger
les potentialités latentes dans la conscience des peuples du
monde. Parmi ces principes, il y a l'obligation, pour ceux qui
détiennent l'autorité, de gagner la confiance, le respect
et le soutien sincère de ceux dont ils aspirent à
gouverner les actions ; de consulter, ouvertement et le plus
complètement possible, ceux dont les intérêts sont
influencés par les décisions à prendre ; de
s'assurer objectivement de la réalité des besoins et des
aspirations des communautés qu'ils servent ; de tirer
bénéfice des progrès moraux et scientifiques pour
utiliser au mieux les ressources de la communauté, y compris
l'énergie de ses membres. Parmi les principes d'une
autorité effective, aucun n'est aussi important que celui de
donner la priorité à établir et maintenir
l'unité entre les membres d'une société et les
membres de ses institutions administratives. Lié à cette
priorité se trouve, comme mentionné plus haut,
l'engagement à rechercher en toute chose la justice.
En clair,
ces principes ne pourront fonctionner que dans le cadre d'une culture
essentiellement démocratique, dans l'esprit et dans la forme.
Dire cela cependant ne signifie pas donner son aval à
l'idéologie des différents partis qui, partout, s'est
abusivement revêtue du nom de démocratie et qui, en
dépit de l'importance de ses contributions passées au
progrès humain, se trouve aujourd'hui embourbée dans
cette apathie, cette corruption et ce cynisme auxquels elle a
donné, elle-même, naissance. Pour designer ceux qui
devront prendre les décisions collectives de sa part, la
société n'a pas besoin de ce théâtre
politicien de candidatures personnelles ou de listes de candidats, de
campagne électorale ou de pêche aux voix, dont il ne tire
aucun bénéfice. Tous les peuples, dès lors qu'ils
seront de plus en plus formés et convaincus que leurs
intérêts de développement véritable reposent
sur les programmes qu'on leur propose, sont en mesure d'adopter des
procédures électorales qui affineront la sélection
pour le choix de leurs instances de décisions.
A mesure
que s'accélère le mouvement vers l'unification de
l'humanité, ceux qui seront ainsi choisis devront toujours plus
orienter leurs efforts dans une optique globale. Les élus qui
dirigent les affaires humaines, aussi bien à l'échelle
nationale qu'à l'échelle locale, devraient, selon
Bahá'u'lláh, se considérer responsables du
bien-être de l'humanité dans son ensemble.
VII. UNE STRATÉGIE DE DÉVELOPPEMENT MONDIAL
Le devoir de
créer une stratégie de développement mondial qui
puisse accélérer l'entrée de l'humanité
dans l'âge adulte nous met au défi de remodeler
radicalement toutes les institutions de la société. C'est
à tous les habitants de la planète que ce défi est
lancé : l'ensemble des êtres humains, les membres des
institutions dirigeantes à tous les niveaux, les personnes qui
travaillent dans les organismes de coordination internationale, les
chercheurs en sciences exactes et en sciences humaines, tous ceux qui
ont des talents artistiques ou qui ont accès aux média,
et enfin les dirigeants des organisations non-gouvernementales. La
réponse à ce défi doit s'appuyer sur une
reconnaissance sans condition de l'unité du genre humain, sur
l'engagement à établir la justice comme principe
d'organisation de la société, et sur une
détermination à exploiter au maximum les
possibilités qu'un dialogue systématique entre le
génie scientifique et religieux de l'espèce peut apporter
àl'épanouissement du talent des hommes. La
démarche exige de repenser radicalement la plupart des concepts
et des présupposés qui gèrent aujourd'hui la vie
économique et sociale. Il faut en même temps associer
cette démarche à la certitude que, quelle que soit la
durée du processus et quels que soient les obstacles
rencontrés, les affaires humaines peuvent être
dirigées sur des voies qui servent les besoins réels de
l'humanité.
Seulement
si l'enfance de l'humanité a véritablement pris fin et si
l'aube de l'âge adulte pointe, cette vision de l'humanité
représente quelque chose de plus qu'un autre mirage utopique.
S'imaginer, par ailleurs, qu'un effort d'une telle ampleur pourrait
être accompli par des peuples découragés et par des
nations antagonistes serait faire fi de toute sagesse. C'est seulement
si le cours de l'évolution sociale est parvenu à un point
décisif, comme l'affirme Bahá'u'lláh, un moment
où tous les phénomènes de l'existence sont
brusquement poussés vers de nouvelles étapes de leur
développement, qu'une telle éventualité devient
concevable. La conviction profonde qu'une transformation aussi grande
dans la conscience humaine est en cours a inspiré les
idées exposées dans cette déclaration. A tous ceux
qui y trouvent un écho aux aspirations de leur coeur, les
paroles de Bahá'u'lláh apportent l'assurance qu'en ce
jour incomparable Dieu a doté l'humanité de ressources
spirituelles tout à fait à la mesure du défi:
"O vous
qui habitez le ciel et la terre ! Voici que vient d'apparaître ce
qui n'était jamais encore apparu. Voici le jour où les
plus précieuses faveurs ont été prodiguées
aux hommes, le jour où sa puissante grâce a
imprégné toutes les choses créées."
Les
troubles qui convulsent aujourd'hui les affaires humaines sont sans
précédent et beaucoup de leurs conséquences sont
terriblement destructrices. Des dangers jamais imaginés
s'amoncellent autour d'une humanité désorientée.
La plus grande erreur, dans cette conjoncture, serait de permettre que
la crise actuelle fasse douter du résultat. Un monde est en
train de disparaître, un autre se débat pour naître.
Les habitudes, les attitudes et les institutions qui, au cours des
siècles se sont accumulées sont soumises à des
épreuves aussi nécessaires au développement de
l'humanité qu'inévitables. Il est demandé aux
peuples du monde de faire preuve d'un peu de foi et de se montrer
à la hauteur des immenses énergies dont le
Créateur de toute chose a doté ce printemps spirituel du
genre humain. Bahá'u'lláh lance cet appel :
"Soyez
unis dans vos délibérations, soyez unis dans vos
pensées. Que chaque matin soit meilleur que la veille et chaque
lendemain plus riche que le jour précédent. Le
mérite de l'homme ne réside pas dans l'étalage de
sa richesse mais dans le service et la vertu. Prenez soin de purger vos
paroles des fantaisies futiles et des désirs matériels et
que vos actes soient exempts de toute ruse et de toute méfiance.
Ne perdez pas la richesse de vos précieuses vies à
poursuivre un penchant mauvais et corrompu ; que vos oeuvres ne servent
pas à promouvoir vos intérêts personnels.
Soyez
généreux dans vos jours d'abondance et patients aux
heures de malheur. L'adversité est suivie du succès, les
réjouissances sont suivies de lamentations. Protégez-vous
de l'oisiveté et de la paresse et, jeunes ou vieux, humbles ou
grands, intéressez-vous à ce qui est profitable à
l'humanité. Ne semez pas les graines de la discorde parmi les
hommes et ne plantez pas les épines du doute dans les coeurs
purs et radieux."
Bureau d'Information publique
Communauté internationale bahá'íe
Haifa, Israel
Source : www.bahai-biblio.org
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Dernière mise à jour le 11 octobre 2007