Le début du XIXe siècle a été une période d’attente messianique dans des nombreux pays. Profondément troublés par les implications de la recherche scientifique et de l’industrialisation, les croyants les plus sincères de diverses religions se penchaient sur les Écrits sacrés de leur propre religion pour essayer de comprendre l’accélération du changement.
En Europe et en Amérique, des groupes comme les membres de la Société du Temple ou les adeptes de William Miller croyaient trouver dans les écritures chrétiennes des preuves de la fin des temps et du retour de Jésus-Christ. Un même esprit soufflait au Moyen-Orient où on pensait imminent l’accomplissement des différentes prophéties du Qur’án et des tradition islamiques.
En Iran, est apparu le plus spectaculaire de ces mouvements. Il était centré sur la personne et les enseignements d’un jeune homme de Shíráz, que l’histoire a retenu sous le nom de Báb. De 1844 à 1863, des Persans issus de toutes les classes sociales ont été emportés dans un tourbillon d’espoir et d’enthousiasme suscité par l’annonce faite par le Báb que le jour du Dieu était arrivé et qu’il était, lui-même, celui promis dans les textes saints islamiques.
Dans ses premiers jours de grandeur, la Perse (maintenant l’Iran), fut une véritable reine parmi les nations, sans rivale au point de vue civilisation, puissance et splendeur. Zoroastre, Cyrus et Darius, Háfiz et Firdawsí, Sa’dí et ‘Omar Khayyám ne sont que quelques-uns de ses célèbres fils. Mais au dix-huitième et au dix-neuvième siècles, elle est tombée dans la plus déplorable décadence. L’éducation était négligée. On considérait la science et l’art d’Occident comme impurs et contraires à la religion. La justice était corrompue. Pillages et vols étaient courants. Néanmoins, malgré tout cela, la lumière de la vie spirituelle n’était pas éteinte en Perse. Au milieu de la frivolité et de la superstition, quelques âmes saintes et plus d’un coeur se languissaient de Dieu. Telle apparaissait la situation en Perse quand le Báb, le Héraut de l’ère nouvelle bouleversa tout le pays par son message.
Mirzá ‘Ali Muhammad, qui prit par la suite le titre de « Báb » (la Porte), naquit à Shíráz dans le sud de la Perse, le 20 octobre 1819. Il était siyyid, c’est-à-dire descendant du prophète Muhammad. Son père, marchand notable, mourut peu après sa naissance et l’enfant fut confié à la garde d’un oncle maternel, commerçant de Shíráz, qui l’éleva. Dans son enfance, il apprit à lire et reçut l’éducation élémentaire traditionnelle dans son milieu. Adolescent, il était renommé pour sa grande beauté, le charme de ses manières, une piété exceptionnelle et une grande noblesse de caractère. Quand il atteignit sa vingt-cinquième année, ,répondant à un ordre divin, il déclara qu’il était choisi par Dieu, le Très-Haut, et élevé au rang de « Báb ». La date exacte de cette déclaration est donnée dans le Bayán, le livre de la révélation du Báb : « deux heures quinze minutes après le coucher du soleil du cinquième jour du mois de jamádíyu’l-avval, en l’année 1260 de l’hégire », ou le 23 mai, 1844. ‘Abdu’l-Bahá, destinait à devenir un des trois figures centrales de la foi bahá’íe, (le Báb, Bahá’u’lláh et ‘Abdu’l-Bahá), naquit au cours de cette même nuit.
La renommée du jeune prophète grandit et se répandit comme un éclair à travers le pays. Son éloquence convaincante, son écriture merveilleusement rapide et inspirée, son savoir et sa sagesse extraordinaires, son courage et son zèle de réformateur soulevèrent le plus grand enthousiasme parmi ses disciples, mais provoquèrent une haine et un effroi tout aussi intenses parmi les musulmans orthodoxes. Les docteurs de la secte des shí’ihs l’accusèrent avec véhémence et persuadèrent le gouverneur de Fars, Husayn Khán d’entreprendre la répression de la nouvelle hérésie. Alors commença pour le Báb une longue série d’emprisonnements, de déportations, d’interrogatoires devant les tribunaux, de châtiments et d’insultes que son martyr, seul, arrêta en 1850.
L’hostilité soulevée par la proclamation de son titre de Báb redoubla quand le jeune réformateur déclara être le Mihdí (Mahdi) dont la venue avait été prédite par Muhammad. Les shi‘ihs identifiaient ce Mihdí au douzième imán, successeur de droit divin du Muhammad disparu mystérieusement de la vue des hommes mille années auparavant. Ils croyaient qu’il était encore vivant et qu’il réapparaîtrait, dans le même corps, interprétant au sens matériel les prophéties sur sa domination, sa gloire, ses conquêtes et les « signes » de son avènement, tout comme les juifs au temps du Christ interprétaient les prophéties du même genre au sujet du Messie. Ils s’attendaient à le voir réapparaître muni d’un pouvoir terrestre et d’une armée innombrable pour proclamer sa révélation. Ils croyaient notamment qu’il ferait sortir les morts de leur tombe et leur rendrait la vie, etc. Ces signes n’étant pas apparus, les shí‘ihs repoussèrent le Báb avec le même mépris féroce que les juifs n’avait fait à l’égard du Christ. Les bábis (fidèles du Báb) au contraire donnaient un sens symbolique à la plupart des prophéties. Ils considéraient la souveraineté de celui qui était le Promis - de même que celle du Galiléen, l’« Homme des douleurs » - comme une souveraineté mystique, sa gloire comme spirituelle et non terrestre, ses conquêtes comme des victoires sur les citadelles des coeurs humains. Ils trouvaient des preuves abondantes de la mission du Báb dans sa vie et dans ses enseignements.
Dans ses écrits, le Báb dit à ses disciples qu’ils devaient se distinguer par la courtoisie et l’amour fraternel, cultiver les arts et les métiers utiles et que l’instruction élémentaire devait être généralisée. Dans cette nouvelle et merveilleuse « dispensation », les femmes doivent acquérir une plus grande liberté, les pauvres doivent être secourus sur le fonds commun, mais la mendicité est strictement interdite. L’idéal du vrai bábí doit être l’amour pur, sans aucun espoir de récompense ni aucune crainte de châtiment. Connaître et aimer Dieu, refléter ses attributs et préparer la voie pour sa prochaine manifestation - que le Báb annoncait imminente - étaient sa seule raison d’être et son seul but.
Le Báb n’eut point de grandeur ni de gloire terrestres ; mais comment démontrer et prouver la puissance et l’autorité spirituelles, si ce n’est par la faculté de se passer de toute assistance humaine et de triompher de l’opposition terrestre, même la plus puissante et la plus virulente ? Comment l’amour divin peut-il se démontrer à un monde incrédule si ce n’est par la capacité infinie d’endurer les maux, les calamités, les dards acérés de la douleur, la haine des ennemis et la trahison des faux amis et de s’élever avec sérénité au-dessus de tout cela, sans découragement, sans amertume, en pardonnant et en bénissant.
Le Báb, non seulement revendiqua le titre de Mihdí, mais encore il adopta le titre sacré de Nuqtiyi-ulá ou « Premier Point », donné à Muhammad lui-même par ses disciples. À la suite des déclarations du Báb et de l’inquiétante rapidité avec laquelle les gens de toutes classes, riches et pauvres, érudits et ignorants, répondaient ardemment à ses enseignements, les tentatives d’extermination devinrent de plus en plus implacables. On pilla et détruisit les maisons, on emmena les femmes. À Tihrán, à Fars, à Mázíndarán et ailleurs, environ 20 000 croyants furent mis à mort. Beaucoup furent décapités, pendus, projetés par la gueule d’un canon, brûlés ou coupés en morceaux. Cependant, en dépit de toute cette répression, le mouvement progressait. « Une de ces étranges explosions d’enthousiasme, de foi, de dévotion fervente et d’héroïsme indomptable », déclare le Pr. E. G. Browne, orientaliste contemporain du Báb, on assistait alors à « la naissance d’une foi qui pourrait bien gagner sa place parmi les grandes religions du monde. »2 « J’avoue même », affirme le comte de Gobineau dans son livre, « que si je voyais en Europe une secte d’une nature analogue au babysme [sic] se présenter avec des avantages tels que les siens [...] je n’hésiterais pas à prédire que, dans un temps donné, la puissance et le sceptre appartiendront de toute nécessité aux possesseurs de ces grands avantages. »3
Le 9 juillet 1850, le Báb, alors dans sa trente et unième année, fut lui-même victime de la fureur fanatique de ses persécuteurs. Dans son livre le Quyyúmu’l-Asmá’, il avait effectivement prophétisé l’inexorabilité d’une telle fin pour sa glorieuse carrière. Quarante jours avant son départ définitif de Chihríq, il avait même rassemblé tous les documents en sa possession et les avait remis, ainsi que son plumier, ses sceaux et ses bagues à l’un de ses disciples, qui devait les remettre à Bahá’u’lláh à Tihrán, bien que le Báb et Bahá’u’lláh ne sont jamais rencontrés dans ce monde.4
Accompagné d’un jeune disciple dévoué qui avait supplié ardemment qu’on lui permît de partager le martyre de son maître, le Báb fut emmené au lieu de son supplice dans la vieille cour des casernes de Tabríz. Environ deux heures avant midi, la dernière conversation que le Báb poursuivait avec son secrétaire fut brusquement interrompue. Le prisonnier a déclaré : « Tant que je ne lui aurai pas dit tout ce que je désire, aucune puissance terrestre ne pourra me réduire au silence. » Le chrétien Sám Khán - colonel du régiment arménien charge de procéder à l’exécution - saisi de crainte à l’idée de provoquer la colère de Dieu par son acte, suppliât qu’on le ulement de l’endroit où la dépouille mortelle de Bahá’u’lláh repose également aujourd’hui. Bahá’u’lláh a écrit : « Le très court laps de temps qui, seul, sépare cette suprême et merveilleuse révélation de ma propre révélation antérieure est un secret qu’aucun homme ne peut éclaircir et un mystère tel qu’aucune intelligence ne peut le pénétrer. Sa durée [19 ans] avait été prescrite à l’avance »5
1. Tiré de J. E. Esslemont, « Bahá’u’lláh et l’Ère nouvelle », Bruxelles, Maison d’édition bahá’íe de Belgique, 1972, p. 15-30. 2. Shoghi Effendi, « Dieu passe près de nous », Bruxelles, Maison d’édition bahá’íe de Belgique, 1976, p. 77. 3. Idem., p. 78. 4. Idem., p. 49. 5. Idem., p. 50.