Il y a quelques années, l’expression « nouvel ordre mondial » est apparu subitement dans le langage courant. En 1988, le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev évoquait devant les Nations Unies la nécessité de rechercher « une consensus universel » étant donné que l’humanité progresse dans la voie d’un « nouvel ordre mondial. » En 1990, le président George Bush reprenait l’expression pour décrire le nouveau degré de coopération de l’après-guerre froide en faisant particulièrement allusion à l’action des Nations Unies contre l’agression dans le Golfe persique. Depuis, l’expression a été reprise par les universitaires, les journalistes et les dirigeants du monde. Elle constitue un thème de discussion sur l’organisation pour la prochaine étape de la vie sociale et politique de la planète. Malgré toutes ces discussions, le nouvel ordre mondial n’a pas encore de vraie définition. On le voit poindre à l’horizon mais on en divine seulement le contenu.
Pour les bahá’ís, l’expression, « nouvel ordre mondial » a une signification particulière. Il y a plus de cent ans, Bahá’u’lláh (1817-1892) l’a évoquée pour définir une série de changements importants dans la vie politique, sociale et religieuse du monde. « Les signes de bouleversements de chaos imminents sont aujourd’hui visibles, étant donné que l’ordre présent paraît défaillant », a-t-il écrit. « Le jour approche où l’actuel ordre des choses sera renversé et un nouvel ordre se dressera à la place. »
Les bahá’ís pensent que les changements et les bouleversements fantastiques de notre siècle ont été provoqués par la venue d’un nouveau Messager de Dieu et éclairés par la lumière d’une nouvelle révélation. On pourrait considérer cette affirmation comme un raccourci audacieux né d’une croyance aveugle. Et pourtant, si Dieu existe et si Son représentant est venu sur terre il y a un siècle, les conséquences devraient effectivement se faire sentir bien au-delà de l’horizon de Sa présence immédiate. Ainsi, pour les bahá’ís, le concept d’un nouvel ordre mondial signifie un peu plus qu’une simple réorganisation politique. Il s’agit plutôt d’un « étonnant système » esquissé par Bahá’u’lláh qui représente l’application intégrale de ses principes et de ses enseignements. Le nouvel ordre mondial, comme la foi bahá’íe elle-même, couvre toutes les activités humaines, depuis le domaine social et politique jusqu’aux relations quotidiennes qui marquent notre vie personnelle, culturelle, spirituelle, économique et sociale. C’est une réorganisation externe et interne.
Cette vision grandiose est à la fois ce à quoi les bahá’ís travaillent et ce qu’ils considèrent comme imminent. Elle est, par essence, l’accomplissement de la vision d’Isaïe dans la Bible, le temps où les nations « changeront leurs épées en charrues et leurs lances en serpettes [...], et n’apprendront plus à se faire la guerre ». C’est le sens de la prière des chrétiens qui, depuis des siècles récitent le Notre Père attestant la venue du Règne de Dieu: « Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » La promesse islamique de voir la lumière de la justice de Dieu se répandre un jour sur la terre tout entière « où tu ne verras ni gouffres, ni aspérités » vise le même objectif.
On aperçoit aujourd’hui les germes de cette transition dans les changements et les bouleversements qui annoncent ce nouvel ordre mondial. L’émergence de cet ordre est visible de mille façons : la lutte séculaire pour l’égalité des hommes et des femmes, pour le renforcement de la justice économique et pour l’interdépendance mondiale, parmi d’autres. Bahá’u’lláh a prévu toutes ces tendances. Il a parlé de l’imminente transformation de l’humanité et promulgué un ensemble de principes et de règlements destinés à promouvoir le progrès social au cours de cette ère nouvelle. Aujourd’hui, de nombreux visionnaires développent des principes et des idées similaires; en fait, les enseignement sociaux de Bahá’u’lláh sont devenus à bien des égards synonymes de la définition moderne d’une société progressiste. Pourtant, la promulgation d’une nouvelle idéologie sociale ne suffit pas à elle seule à transformer le monde et à instaurer le nouvel ordre mondial — on le voit avec l’effondrement du communisme.
Le nouvel ordre mondial ne peut se construire que sur la compréhension profonde de la réalité spirituelle de l’humanité — réalité qui est l’essence même de notre nature. C’est le monde spirituel qui est la source des qualités humaines qui engendrent l’unité et l’harmonie, nous donnent notre capacité d’intuition et de compréhension et nous permettent de mener à bien des entreprises de coopération. Parmi ces qualités figurent l’amour, le courage, l’intuition, l’abnégation et l’humilité. Essentiellement spirituelles par nature, ces qualités constituent le fondement essentiel quoiqu’invisible de la société humaine.
Il est peut-être plus facile de comprendre l’interaction entre les qualités spirituelles et le développement social en rappelant comment les précédents maîtres religieux ont guidé l’humanité dans le passé. Le code moral des Dix commandements trouvant son expression dans presque toutes les traditions religieuses, sert d’exemple à ses enseignement religieux en même temps que d’orientation morale et d’invitation à l’accomplissement spirituel. Ils ont imprégné la conscience humaine et partout restructuré les cultures. Même pour un non-croyant, la valeur de ces enseignement est évidente. Dans le passé, ces enseignements spirituels ont essentiellement porté sur les actions individuelles — ou sur la cohésion de groupes relativement restreints d’individus. De même, la morale visait essentiellement le comportement de l’individu : tu ne voleras pas ; tu ne mentiras pas ; tu aimeras ton prochain.
Aujourd’hui, nous comprenons que la spiritualité doit englober non seulement la vie privée et en groupe mais aussi le progrès collectif de l’humanité dans on ensemble. En fait, ce n’est que parce que la race humaine est enfin arrivée à sa majorité que les prophéties mythiques d’une ère de paix et de justice peuvent s’accomplir. Le message essentiel de Bahá’u’lláh est un appel à l’unité qui s’adresse au monde entier : « Que votre vision englobe le monde au lieu de se confiner à vous-mêmes. » Un siècle après sa mort, cet appel commence à se faire entendre dans une communauté qui représente un microcosme de la race humaine et qui est établie dans tous les coins du globe.
L’existence de la communauté bahá’íe nous montre à l’évidence que l’humanité, dans toute sa diversité, peut apprendre à vivre et travailler comme un peuple unique dans une patrie mondiale. Elles nous pousse également à examiner sérieusement et sans passion les révélations de cette figure extraordinaire, Bahá’u’lláh, à qui elle doit son existence et sa continuité.
1. « Les Bahá’is, un regard sur la communauté mondiale de la foi bahá’íe », Paris, Librairie bahá’íe, 1993, p. 73-77.